la mer, criant pour saluer l’avènement de la vie qui avait crié vers lui.
L’image de la jeune fille était entrée dans son âme à jamais, et nulle parole n’avait rompu le silence sacré de son extase. Ses yeux à elle l’avaient appelé et son âme avait bondi à l’appel. Vivre, s’égarer, tomber, triompher, recréer la vie avec la vie ! Un ange sauvage lui était apparu, l’ange de jeunesse58 et de beauté mortelles, ambassadeur des cours splendides de la vie59, ouvrant devant lui, en un instant d’extase, les barrières de toutes les voies d’égarement et de gloire60. En avant ! En avant ! En avant !
Il s’arrêta soudain et entendit son cœur battre dans le silence. Jusqu’où avait-il marché ? Quelle heure était-il ?
Il n’y avait aucune forme humaine près de lui, aucun son ne lui parvenait à travers l’espace. Mais la marée allait tourner et déjà le jour était à son déclin. Il se tourna vers la terre ferme, courut vers le rivage, remonta la plage en pente, sans souci des galets coupants, trouva un creux de sable au milieu d’un cercle de dunes hérissées d’herbes, et s’étendit là, pour laisser la quiétude et le silence du soir apaiser le tumulte de son sang.
Il sentait au-dessus de lui le vaste dôme indifférent et la marche calme des corps célestes ; au-dessous, la terre qui l’avait porté l’avait pris contre son sein.
Il ferma les yeux, pris de la langueur du sommeil. Ses paupières tremblaient comme si elles eussent senti l’immense mouvement cyclique de la terre et de ses veilleurs, comme si elles eussent senti l’étrange lumière de quelque monde nouveau. Son âme s’évanouissait, accédant à un monde nouveau, fantastique, indistinct, incertain comme une région sous-marine, traversé par des formes et des êtres nébuleux. Un monde, une lueur, une fleur ? Ou bien luisant et tremblant, tremblant et se dépliant, lumière naissante, fleur qui s’ouvre, cela se développait, se succédant sans cesse à soi-même, éclatant en pourpre absolue, se dépliant et se décolorant jusqu’aux extrêmes pâleurs de rose, pétale par pétale, onde de lumière par onde de lumière, noyant les cieux tout entiers de ses flux de couleurs délicates, de plus en plus intenses61.
Le soir était tombé lorsqu’il s’éveilla et le sable et les herbes arides de sa couche avaient perdu leur chaleur. Il se leva lentement, et se souvenant du ravissement de son sommeil, soupira à cette joie.
Il grimpa jusqu’au sommet de la dune et jeta un regard autour de lui. Le soir était tombé. Le bord de la lune nouvelle fendait le pâle désert de ciel, cerceau d’argent enfoncé dans un lit de sable gris ; et le flot montait rapidement vers la terre avec un faible murmure de ses vagues, transformant en îlots quelques silhouettes attardées, au loin, dans les mares62.
CHAPITRE V
Il vida jusqu’au fond sa troisième tasse de thé aqueux et se mit à grignoter les croûtons de pain frit épars devant lui, le regard fixé sur la sombre mare du récipient. La graisse jaunâtre avait été creusée comme une tourbière et la flaque, au-dessous, rappelait à Stephen l’eau couleur de tourbe des bains à Clongowes. Contre son coude, il y avait une boîte contenant des reconnaissances du mont-de-piété où l’on venait de fouiller et il prit un à un, dans ses doigts graisseux, les bulletins bleus et blancs, fripés, barbouillés d’encre et de sable et portant, comme nom d’emprunteur, Daly ou MacEvoy.
1 Paire brodequins.
1 Pardess. foncé.
3 Divers et torchon servant d’enveloppe.
1 Caleçon homme.
Puis il les remit de côté, contempla d’un air méditatif le couvercle de la boîte marquée de taches de poux et demanda vaguement :
« De combien avance-t-elle maintenant, la pendule ? »
Sa mère redressa le réveil cabossé écroulé sur le côté au milieu de la cheminée, jusqu’à ce que le cadran indiquât midi moins le quart ; puis elle le recoucha sur le côté.
« D’une heure vingt-cinq, dit-elle. Il est exactement dix heures vingt. Ma doué, tu pourrais quand même bien essayer d’arriver à l’heure à tes cours.
– Débarrassez pour que je puisse me laver, dit Stephen.
– Katey, débarrasse pour que Stephen puisse se laver.
– Boody, débarrasse pour que Stephen puisse se laver.
– Je ne peux pas, je vais passer la lessive au bleu. Débarrasse, toi, Maggie. »
Lorsqu’on eut installé sur levier la cuvette émaillée et jeté sur son bord un vieux gant de toilette, Stephen autorisa sa mère à lui frotter le cou, à curer les replis de ses oreilles et le pli des ailes de son nez.
« C’est malheureux, vraiment, disait-elle, qu’un étudiant de l’Université soit sale au point que sa mère doive le laver1.
– Puisque cela te fait plaisir », répliqua Stephen avec calme.
Un sifflement à vous percer le tympan retentit à l’étage supérieur et sa mère fourra dans les mains de Stephen un sarrau humide, en disant :
« Essuie-toi et va-t’en vite, pour l’amour du ciel ! »
Un second sifflement aigu, prolongé furieusement, fit accourir une des fillettes au pied de l’escalier.
« Oui, père ?
– Est-ce que votre fainéant de catin de frère est parti enfin ?
– Oui, père.
– Bien vrai ?
– Oui, père.
– Hem ! »
La fillette revint, faisant signe à son frère de se dépêcher et de sortir tout doucement par la porte de derrière. Stephen rit et dit :
« Il se fait une drôle d’idée des genres, s’il croit que catin est du masculin !
– Oh ! c’est honteux de ta part, Stephen, c’est scandaleux, dit la mère, et tu te repentiras un jour d’avoir mis les pieds dans cet endroit-là. Je vois bien comme ça t’a changé !
– Au revoir, tout le monde », dit Stephen en souriant et en envoyant du bout des doigts un baiser d’adieu.
Au-delà de la terrasse, la ruelle se trouvait inondée et comme il la descendait lentement, attentif à poser les pieds entre les tas d’ordures mouillées, il entendit une religieuse folle qui criait, d’un ton perçant, de l’autre côté du mur, dans l’asile d’aliénés des nonnes2 :
« Jésus ! Ô Jésus ! Jésus ! »
D’un mouvement de tête furieux, il secoua de ses oreilles le son de ce cri et poursuivit son chemin en hâte, butant dans les immondices décomposées, le cœur déjà étreint par le dégoût et l’amertume. Le sifflet de son père, les grommellements de sa mère, les cris d’une folle invisible lui semblaient autant de voix qui offensaient et menaçaient d’humilier l’orgueil de sa jeunesse. Avec une imprécation, il rejeta hors de son cœur jusqu’à leurs échos ; puis, en descendant l’avenue, en regardant la grise lumière matinale tomber à travers les arbres mouillés, en aspirant l’étrange odeur sauvage des feuilles et des écorces humides, il sentit son âme se délivrer de ses misères.
Comme toujours, les arbres de l’avenue, chargés de pluie, évoquèrent en lui le souvenir des jeunes filles et des femmes des pièces de Gerhart Hauptmann3 ; et le souvenir de leurs pâles chagrins, avec l’arôme qui tombait des branches humides, s’entremêlaient en une seule impression de joie tranquille. Il venait de commencer sa promenade matinale à travers la ville, et il savait d’avance qu’en traversant les terrains limoneux de Fairview4, il penserait à la prose claustrale, veinée d’argent, de Newman5, que dans North Strand Road, tout en jetant des regards oisifs sur les boutiques de comestibles, il se rappellerait le sombre humour de Guido Cavalcanti6 et sourirait, que, devant les ateliers de Baird, tailleur de pierres, Talbot Place7, l’esprit d’Ibsen le traverserait comme un vent âpre, comme un souffle de beauté rebelle et juvénile8 ; et que passant devant une méchante boutique d’articles pour marins, de l’autre côté de la Liffey9, il répéterait le chant de Ben Jonson qui débute ainsi :
Je n’étais pas plus las, sur ma couche10…
Lorsqu’il s’était lassé à poursuivre l’essence du beau à travers les paroles spectrales d’Aristote ou de Thomas d’Aquin, son esprit se tournait souvent, pour son plaisir, vers les chants délicats des élisabéthains. Son esprit, dans l’habit d’un moine saisi par le doute, se tenait souvent dans l’ombre, sous les fenêtres de cette époque, écoutant la musique grave et railleuse des joueurs de luth ou le rire franc de ribaudes11, jusqu’au moment où un rire trop grossier, une expression libertine12 ou fanfaronne, ternie par les siècles, choquaient sa dignité monacale et le chassaient de sa cachette.
Le trésor de science, par lequel on le croyait absorbé au point de dédaigner les camaraderies de la jeunesse, se réduisait à un thesaurus de brèves maximes tirées de la Poétique et de la Psychologie d’Aristote13 et à un Synopsis Philosophiae Scholasticae ad mentem divi Thomae14. Ses réflexions n’étaient qu’un brouillard de doute et de méfiance envers lui-même, illuminé par quelques éclairs d’intuition, éclairs cependant d’une splendeur si claire qu’à ces moments-là le monde disparaissait sous ses pieds, comme s’il eût été consumé par le feu et après quoi sa langue devenait pesante et ses yeux ne répondaient plus aux regards des autres, car il sentait que l’esprit de beauté l’avait recouvert comme une chape et qu’en songe du moins il aurait connu la noblesse15. Mais dès qu’il n’était plus soutenu par l’orgueil de ce bref silence, il était heureux de se retrouver parmi les existences communes, poursuivant son chemin à travers la ville sordide, bruyante, aveulie, exempt de crainte et le cœur léger.
Près de la barrière du canal il rencontra le poitrinaire au visage de poupée, coiffé d’un chapeau sans bord, s’avançant à petits pas sur le plan incliné du pont, sanglé dans son pardessus chocolat et portant son parapluie bien roulé à une certaine distance de son corps, comme une baguette divinatoire. Il doit être onze heures, pensa Stephen, et il jeta un coup d’œil dans une crémerie pour voir